Mai

Retour en 2002, résultats du premier tour des élections présidentielles en France. Le gros visage de Le Pen s’affiche sur l’écran de la télévision, avec un 17,9% haineux en dessous.

Voila, c’était fait, on ne savait pas jusqu’où l’on pouvait aller, et maintenant on en payait le prix fort. A force de tirer sur la corde il fallait bien que le monstre attaché au bout s’éveille.

Je me souviens de la colère et de la peur des adultes autour de moi. Je me souviens que j’avais pleuré parce que je sentais que quelque chose de grave était arrivé. Je me souviens de cette grande manifestation, contre tout ce que représentait ce parti et cet homme : la haine, l’intolérance, les jours sombres qu’on ne veut plus revivre.

Tous ont crié en cœur “plus jamais”, et l’on s’est juré, craché, que  l’on ne nous y reprendrait plus. Les gens se sont unis en masse, pour aller voter contre le seul rempart qu’il pouvait y avoir contre l’impensable. Mais le dernier rempart était déjà un compromis à nos valeurs, et à ce que nous voulions pour notre avenir.

Malheureusement, voilà, les gens oublient vite. La mémoire collective semble avoir été abandonnée quelque part. Chaque année le phénomène recommence, et le parti grignote des votes, comme un ver pourri dans une pomme, et son influence s’étend comme une tâche d’huile sur la surface de l’eau.

La force de l’habitude, le danger de l’habitude. On s’est habitués, habitués à voir Marine Le Pen,  invitée partout. On s’est habitués à son air mielleux, et à ses mots dangereux. On s’est habitués au racisme latent,à l’intolérance, au nationalisme puant et à la violence sourde.

Comme la bonne société policée que nous sommes, croyez-le bien, nous avons lutté. Nous avons organisé des débats, des conférences. Les journalistes ont fait des unes, les réseaux sociaux ont fait le buzz. Et allez chacun y est allé de son mot d’esprit,le grand jeu de la phrase la plus percutante.

Et on échange sur les plateaux télévisés, partout on dit “plus jamais”, partout on lit, “ça ne se reproduira pas”. Combien de philosophes et de spécialistes sont venus débattre de la montée des nationalismes ? Ils sont beaux ces costumés bedonnants qui savent tout sur tout. On s’est trouvée une belle excuse, elle s’appelle la Crise. Elle a bon dos la Crise, elle est sympa, on peut tout lui faire dire, tout lui faire faire. 

Et après ?

Après, on oublie. La vie quotidienne continue, on n’a pas le temps et puis les politiciens sont tous les mêmes tu sais. Mais ça ne recommencera pas, parce qu’on sera vigilants la prochaine fois, et -tu as pensé à acheter des céréales pour les enfants ?-. Non ça ne recommencera pas, et puis le temps passe. Rien ne se passe, enfin si mais ça ne nous touche pas directement alors ce n’est pas grave. Alors on s’habitue, et on oublie. L’oubli est plus simple que la lutte. Mais à force de trop tirer sur la corde, le monstre nous rattrape et soudain il est trop tard.

Mai

A croire qu’il faut vivre six mois quelque part pour se sentir chez soi. Le matin quand je pars à l’ambassade, je ne peste plus contre la circulation, je suis le mouvement, et je savoure le soleil, déjà chaud à 8h du matin. Je l’avoue je n’ai plus envie de repartir. Je sais que mes conditions de vie ici y sont pour beaucoup ; je suis étudiante, en stage certes mais j’aime ce que je fais, je rencontre des personnes que je n’aurais jamais eu l’occasion de rencontrer en France. Je n’ai pas à me soucier du futur et la vie est douce.  

J’assiste à des concerts, je vais à des expositions, partout je découvre des lieux, et des choses différentes. Hanoi abrite tellement de multiples petits cafés tous géniaux à leur manière, ils ont tous une décoration et un look terrible, de chouettes cafés, une déclinaison géniale de boissons (entre autre avocat-vanille smoothie, ice tea maison menthe&pomme) ainsi que  des cartes plus qu’appétissantes. The KAfe, Joma, Hanoi Social Club, Công Câ Phê, Oriberry, Nola café… 

En vérité, je devrais penser à l’avenir, mais tant que je suis coincée dans cette bulle vietnamienne, je ne le peux. Comment penser aux mots stages, césure,  diplôme, convention, mots qui me rappellent le monde blanc et gris français ?

Ici, le soir, le ciel tire vers le rose et les rues chantent comme un air de vacances. Je ne pense qu’à profiter des mes deux derniers mois. Je sais que je dois me dépêcher de reprendre mon rythme français, de repenser que la vie est chère, que j’ai un prêt étudiant à rembourser, que je n’ai pas fait tant de stages que ça et que mon CV ne vend pas du rêve. Oui mais je n’ai pas envie d’y penser, pas déjà, pas maintenant.

Encore quelques jours de sursis.

Ici, les arbres fleurissent, et les filles sont toutes en robes. L’overdose de fruits se fait sentir, et on ne peut pas se coucher avant minuit, car c’est l’heure à laquelle la fraicheur de la nuit arrive enfin. Les piscines se dévoilent un peu partout, et on passe nos dimanches après-midi allongés sur des transats, à savourer l’ombre des palmiers. La vie est simple, elle agit comme sur moi, comme une brise légère, les jours passent, mais sans tension.